Le 01 juillet : Pour un Maroc meilleur.

A quelques heures du scrutin, les échanges font encore rage quant à savoir s’il faut voter oui, non ou boycotter.

Ma volonté ici n’est pas de convaincre, mais de participer à la continuité de la libération de parole qui s’est opérée au Maroc et qui me semble essentielle à tout progrès. Peut-être que certains changeront d’avis après la lecture de ce texte, d’autres n’en seront que plus serins quant à leur choix qui n’est pas forcément le même que le mien. Je reste convaincu qu’il est fondamental que cette confrontation des visions puisse exister.

Je prendrais un exemple pour structurer mon raisonnement et présenter ce qui me semble être le meilleur choix. Je construis mon raisonnement autour d’un exemple car à travers les exemples on détache nos raisonnements de leurs charges émotives. Charges qui peuvent brouiller les pistes et troubler notre discernement.

Supposons donc que vous faites partie d’un jury. Un jury qui doit évaluer le rapport de stage d’un étudiant en fin de parcours

Vous lisez le rapport de stage et vous vous rendez compte qu’il est excellent.

Vous apprenez néanmoins que l’étudiant a copié la moitié sur un autre étudiant, qu’il a même menacé ce dernier pour qu’il ne parle pas, qu’il a payé un des membres du jury pour qu’il dise que le rapport de stage est excellent, qu’il a mis des conclusions en contradiction avec ce qu’il a vraiment fait pendant son stage… etc. (Nous supposerons pour la cohérence de l’exemple que ce sont là des faits irréfutables).

Qu’allez-vous faire ?

Force est de constater que, même si le rapport de stage est parfait, vous allez suspendre l’étudiant et vous allez rejeter son rapport de stage. La manière avec laquelle le rapport a donc été réalisé a son importance.

Vous permettrez, avant d’aller plus loin, de rappeler un point extrêmement important, au lendemain des manifestations qui ont eu lieu le 20 Février 2011, Khalid NACIRI annonçait : «le gouvernement marocain considère que les revendications des manifestants dans leur profondeur, restent compréhensibles et légitimes sur les plans social, économique, politique et culturel»

Vous permettrez aussi que je rappelle quelques unes des revendications politiques du mouvement du 20 Février :

  1. Dissolution du Gouvernement actuel.
  2. Dissolution du Parlement.
  3. L’organisation d’élections équitables et transparentes, managés par des instances indépendantes et non gouvernementales.
  4. Amendement de la Constitution visant à réduite les pouvoirs du Roi, et à donner plus de prérogatives au Parlement.
  5. Les Marocains sont égaux devant la Loi. Personne n’est au dessus de la Loi, y compris la personne du Roi et de la famille royale.
  6. Amendement de la Constitution permettant le vote au suffrage universel d’un Premier Ministre ayant toutes les prérogatives pour choisir les membres du Gouvernement. Il est élu pour une durée de 5 ans, renouvelable une seule fois.

Cela pour dire que la constitution n’est qu’une des nombreuses revendications du mouvement et que ceux qui croient que tout va se terminer le 01 juillet 2011, date du référendum autour de la nouvelle constitution, se trompent de lecture.

Revenons à présent à la nouvelle à la constitution et à la manière avec laquelle cette dernière a été produite.

Sur le fond, le texte propose des avancées intéressantes et il y a pléthore d’articles sur le sujet. Tout dépend où chacun positionne son degré d’exigences. Personnellement je souhaite un Maroc où chaque marocain doit rendre des comptes, du marocain lambda au roi. Bien sur le degré d’exigences doit s’accroître avec le degré de responsabilités. Plus une personne a de privilèges plus on doit protéger les autres de cette personne (et non pas l’inverse). On peut appeler un tel système comme on veut, « Dictature », « Monarchie », « Anarchie », le terme importe peu à partir du moment où ce système garanti la possibilité d’exiger des comptes de la part des différents acteurs du pays.

De plus les fonctions clés de l’Etat sont désignées strictement par le roi :

Quid de la représentativité ? En quoi une telle organisation représente mes intérêts et non pas ceux de la monarchie ? Comment par exemple est-ce que le gouvernement pourra jouer son rôle en toute liberté. Ou encore, comment garantir la partialité de la justice ?

S’agissant des droits de l’Homme, la nouvelle constitution stipule que les lois internationales prévalent tant qu’elles ne sont pas en contradiction avec la constitution marocaine. Je ne peux accepter cela pour des raisons évidentes.

A  mes yeux, le nouveau texte ne propose pas les bases nécessaires à un rapport de force démocratique. J’aurais donc, dans une autre vie voté non à ce texte.

Mais quand on met côte à côte, les faiblesses de ce texte, le fait que la commission ait été choisie et non pas élue, le timing extrêmement serré proposé pour étudier le texte (personnellement je n’ai toujours pas fini de lire le texte, comment alors pouvoir voter la conscience tranquille ?), les sommes affolantes utilisées par le gouvernement pour promouvoir le « oui », le recrutement de « Baltajias » pour semer la terreur, la pression et le harcèlement que subissent les partisans du mouvement du 20Février ; la corruption des gens pour qu’ils sortent dans la rue chanter les louanges de la nouvelle constitution, l’instrumentalisation de la religion pour le « oui » à travers les mosquées par exemple, la liste est longue… Quand je met donc tous ces éléments côté à côte et à l’image de l’exemple que j’ai donné au tout début de ce billet, je ne peux que rejeter ce processus que je juge en tout état de cause anti-démocratique.

Je pense (et je peux me tromper) qu’un citoyen devrait refuser une constitution -même si elle est bonne- si jamais cette dernière a été élaborée de manière anti-démocratique.

Accepter des procédés frauduleux et immoraux sous prétexte que le résultat est bon est dramatique à mon humble avis et cautionne des comportements qui ne s’arrêteront sûrement pas même après le scrutin.

Imaginons un seul instant qu’une telle liste d’atteintes à honnêteté du scrutin soit diffusée lors d’un scrutin aux USA ou en France par exemple. On peut critiquer ces pays comme on veut, mais on peut être sûr qu’avec une liste pareille, des têtes vont tombées, des procès seront levés, le scrutin sera certainement refait…

Il n’y a qu’à parcourir les pages de l’histoire pour voir comment Gandhi ou Martin Luther King ont utilisé le Boycott. D’ailleurs il est assez intriguant de constater que les boycotteurs ont souvent été stigmatisés et persécutés physiquement.

Il faut rappeler que boycotter est parfaitement légal et aucune loi au Maroc ne l’interdit. A tous ceux donc qui traitent ce choix d’anti-démocratique : ce choix est parfaitement démocratique.

Au-delà du fait que ça soit légal (ce qui est suffisant en soit) pourquoi serais-je obligé de participer à une opération que je juge immorale ? Quand c’est la loi de la jungle qui règne ne faut-il pas devenir hors la loi ? Ceci est l’essence même de la désobéissance civile dont Howard Zinn présente la nécessité de cette manière :

Selon moi, le principe de la désobéissance civile n’exige pas que l’on accepte toute désobéissance à la loi mais bien que l’on rejette l’idée d’une obéissance absolue à la loi. L’ultime critère n’est pas la loi mais la justice.

Si cela ne plaît pas à tout le monde, c’est que nous nous trouvons alors investis d’une lourde responsabilité : estimer les pratiques sociales à l’aune de leurs conséquences morales. Cela peut s’avérer compliqué et exige une pratique permanente de notre capacité de jugement à l’égard des comportements et des politiques. Il est plus confortable de se coucher et de laisser la loi juger à notre place – quoi qu’elle puisse décider à tel ou tel moment, quoi que les politiciens puissent avoir introduit dans cette loi pour servir leurs intérêts et quelle que soit la manière dont la Cour suprême interprète la loi à tel ou tel moment. C’est sans aucun doute plus confortable. Mais souvenons-nous de ce que disait Jefferson : « Le prix de la liberté c’est une vigilance permanente ».1

Au vu des différents blogs et des différents appels au Boycott de ce référendum, nous ne sommes pas dans une configuration d’abstention passive mais bel et bien dans le cadre d’une action active et argumentée. D’ailleurs c’est dans cette démarche que s’inscrit ce billet : Signifier clairement mon choix du boycott et l’argumenter à l’avance.

Certaines personnes qui comptent voter « non » ont qualifié le boycott de lâcheté intellectuelle, j’espère que ce texte leur fera relativiser, non pas leur vote,  mais au moins leur jugement insultant car quoi de plus idigne que la lâcheté intellectuelle. Est-il nécessaire de rappeler que des circulaires ont été communiquées aux médias interdisant de parler de Boycott ?

Je n’ai aucun doute sur le fait que le « oui » va l’emporter et que le texte sera adopté. Cela a été une tradition au Maroc :

  • Référendum du 7 décembre 1962 : 85% de taux de participation 80,6% des voix pour le “oui”
  • Référendum du 1 mars 1972 : 93% de taux de participation 98,8% des voix pour le “oui”
  • Référendum du 4 septembre 1992 : 97,4% de taux de participation 99,98% des voix pour le “oui”

Dois-je voter « oui » pour autant ? La majorité n’a pas toujours raison…

Un texte aussi parfait que soit-il n’a aucune valeur s’il n’est pas appliqué sur le terrain. D’ailleurs ce sont les pratiques sur terrain qui priment sur les textes comme le démontrent les différentes monarchies parlementaires dans le monde où les souverains, malgré un texte qui leur donne les pleins pouvoirs, règnent mais ne gouvernent pas. Et comme le démontre la pression qu’a exercée le mouvement du 20 Février et qui a permis d’avoir cette nouvelle constitution.

A travers ce boycott je signifie, à ma manière, que la mobilisation ne s’arrêtera pas à cause d’un texte, bien au contraire, c’est à partir de là précisément que la mobilisation devra se renforcer. L’un des grands mérites du mouvement du 20Février est d’avoir réussi à relancer les discussions sur des sujets qui avaient disparus de la sphère publique, en témoignent les blogs, les articles, les slogans, les échanges sur les réseaux sociaux, les vidéos… Cette période d’effervescence intellectuelle que traverse le Maroc porte en elle les bases d’une société qui exercera la pression nécessaire sur les dirigeants pour garantir, dans les faits, une société démocratique. A condition que les différents blocs accepte l’idée que c’est dans la différence que naît la créativité et de la pensée unique que naît la stérilité. Comme je l’ai déjà dis dans un précédent article. Il est aujourd’hui nécessaire de dépasser la méfiance qui règne. Le temps que prends le changement au Maroc démontre très bien que nous ne sommes pas dans un scénario à la tunisienne ou l’égyptienne. Si la volonté du mouvement du 20 Février était de semer la zizanie, on serait déjà en pleine guerre civile.

Parmi les gens qui vont votés « oui », je pense que beaucoup le font par qu’ils comparent le chemin qu’a pris le Maroc aujourd’hui avec la Tunisie, l’Egypte, la Lybie ou la Syrie. Et il est indéniable que le Maroc fait figure d’exemple en terme de stabilité (je ne cautionne pas les agissements frauduleux du gouvernement pour autant). Et cela avec un soutient clair de la communauté internationale. Je comprends parfaitement ce point de vue. Cependant je pense que le soutient de la communauté internationale doit être lu à travers le prisme des intérêts car malheureusement aujourd’hui encore, cette communauté n’est intéressée que par les intérêts non pas les valeurs. La communauté internationale ne voit en le Maroc qu’un nouveau modèle de domination clé en main transposable qu’elle va proposer dorénavant aux différents pays qui passeront par les mêmes situations. Le Maroc est aujourd’hui donné comme exemple et cela implique une responsabilité encore plus grande face à l’histoire. Je rêve personnellement d’un Maroc souverain, capable de tenir tête à la communauté internationale et d’avoir une politique étrangère exemplaire, un Maroc qui aura par exemple un rôle réel à jouer dans le conflit Israélo-palestinien loin de la politique imposée par les Etats-Unis d’Amérique. Un Maroc capable de négocier des contrats qui auront des retombées positives sur son peuple et qui ne profiteront pas à une minorité. Il est donc important d’envoyer un signale fort à cette communauté et de montrer que les marocains ont atteint aujourd’hui le seuil de vigilance critique leur permettant de gérer eux même leurs affaires internes en toute souveraineté. Je me sens personnellement insulté quand des dirigeants étrangers se prononcent sur le sujet de la nouvelle constitution (que ça soit en bien ou en mal).

Bien sûr on peut ne pas être d’accord avec tous les arguments que je viens de citer mais en tout cas on ne ne peut pas réduire ceux qui appellent au boycott à de simples fous, de simples fauteurs de troubles ou des traîtres à la nation.

De même, on ne peut pas réduire ceux qui voteront « oui » à des « Baltajias », des « moutons » qui suivent aveuglément le gouvernement ou des esclaves.

Dans le dernier numéro de Jeune Afrique, Amine BOUKHRISS, nous rappelle une des réalisations majeure du mouvement :

« En cent jours, la rue s’est imposée, parvenant à structurer le débat politique. Etudiants, chômeurs, militants – improvisés ou politisés – , utilisateurs de FaceBook, petits-Bourgeois des beaux quartiers, cadres aux profils lisses, gauchistes encartés ou encore barbus dogmatiques… Leurs parcours n’ont rien en commun, mais leur cri de ralliement est le même : « Mamfakinch ! » (« Pas de répit ! »)

[...]

Le mouvement du 20 Février a montré que la gauche et les islamistes sont capables de mettre de côté leurs divergences, dans un moment de transition. Il s’agit de se mettre d’accord sur les règles d’une compétition politique démocratique. »

Il est grand temps qu’on se rappelle une chose fondamentale, qu’au sein des différents blocs (boycott, oui, non),  il y a des membres de nos familles, des amis proches, des connaissances. Il est plus que jamais temps de laisser de côté les attaques personnelles et de se concentrer sur l’essentiel : comment maintenir une pression positive sur nos dirigeants pour combattre la mafia-économique et soutenir le train des réformes ? Je pense que ce point fait l’unanimité toute sensibilité idéologique ou politique confondues et le changement passera nécessairement par un travail de mobilisation sur le terrain.

Il faut garder à l’esprit que des changements profonds sont entrain de s’opérer au niveau mondial et que c’est dans cette dynamique globale que l’on doit analyser ce qui se passe aujourd’hui Maroc.

Les mouvements de protestations qui fleurissent un peu partout dans le monde comme on peut le voir sur cette carte reflètent une contestation de plus en plus grandissante de la manière avec laquelle sont organisées et gérées nos sociétés. Ces foules qui sortent dans la rue ne savent peut-être pas où elles vont mais savent en tout cas ce qu’elles ne veulent plus ! Des états surarmés, un risque nucléaire majeur, une corruption au plus haut niveau, une répartition injuste des richesses profitant à une minorité de privilégiés alors qu’il y a de quoi faire vivre chaque individu dignement, des crises financières de plus en plus fréquentes et de plus en plus dévastatrices, une classe politique qui au-delà des idéologies ne fait qu’entretenir un système de privilège n’hésitant pas à mentir, tuer, exploiter… etc. Ces mouvements représentent donc une recherche inédite d’alternatives pour ré organiser autrement notre vie commune sur cette planète et définir de nouveaux paradigmes avec lesquels nous définissons notre conception du monde.

Le 01 juillet 2011, nous serons tous au rendez-vous, chacun à sa manière !

Pour un Maroc meilleur dans un monde plus juste, le combat ne fait que commencer…

____________________

  1. « Nous le peuple des Etats-Unis… »: Essais sur la liberté d’expression et l’anticommunisme, le gouvernement repésentatif et la justice économique, les guerres justes, la violence et la nature humaine. | Howard Zinn |Agone.
  2. JEUNE AFRIQUE | M6 La révolution autrement. | Sans crainte, sans trêve et sans leadzer | Amine BOUKHRISS | Numéro du 12 au 18 juin 2011.

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